25/04/2006

Le Pétrus, le pain surpise et Harold

 

Château Pétrus 1978 , cru exceptionnel, d’une magnifique robe sombre, gras à souhait  et d’un bouquet faisant friser l’orgasme buccal.

Ca faisait longtemps que je n’en avais plus bu , douze ans très précisément, et j’avoue que le boire en dégustant un pain surprise posé sur une nappe en papier rendait le moment particulièrement surréaliste. 

Mais comment se fait-ce de marier un tel breuvage avec un improbable sandwich de pain de mie ?  Vous demandez –vous certainement chers lecteurs, déjà captivé par l’intensité fulgurante de ce début de post …et bien je vais vous le dire  

Le printemps semblant revenir doucement, je décidais d’inaugurer la saison des barbecues en me rendant à la crémation de feu mon ami Harold.

Harold pour le situé était  un homme d’affaire affable et affectueux d’une soixantaine d’année que j’ai rencontré jadis alors qu’en descendant de la chambre de sa fille dans une maison sensée être déserte et me dirigeant vers le frigo afin d’y trouver de l’eau fraîche et expérimenter  le distributeur de glaçon (une des plus belle invention de l’humanité selon moi avec bien sur le string comestible), je fus interpellé par une  grosse voix semblant surgir du jardin d’hiver.

« Jeune homme, comme vous semblez aimer les bonnes choses , venez donc partager un verre de vin avec moi… »

Mon attaque cardiaque instantanée légèrement passée, je réajustais la serviette éponge qui me servait de fort élégant pagne  afin d’honorer son invitation ( je venais d’honorer sa fille , je devais donc me comporter en invité respectueux des règles de l’hospitalité..) et tant bien que mal j'essayais de garder un peu de prestance en m’asseyant sur le banc froid qui lui faisait face a table.

Pendant qu’il se levait pour me cherche un verre , je me vis dans la vitre noire et me demandais si mon ridicule pourrait encore atteindre  un tel stade dans le futur.

Mon verre plein de vin et moi de gêne il me fixât et dit :  « si je comprends bien vous êtes le compagnon de nuit de ma fille ce soir ».

J’esquissais un sourire pour la tournure de sa phrase, et après avoir déclarer que j’étais réparateur de matériel frigorifique exerçant en noir et dans le noir  nous nous détendîmes enfin et commencions à parler.   

C’est quasi instantanément qu’Harold et moi avons accroché, son amour des décolletés généreux et des vins de bourgogne le propulsa immédiatement  au rang de meilleur beau père  de la saison.

Son amour pour sa fille unique et chérie lui faisait passer les frasques sentimentales de cette dernière pour des bruits de fond de leur relation qu’il voulait préserver.

Il se foutait de savoir avec qui elle était et faisait pour peu que l’élu du soir ou de se vie ait un peu de savoir vivre.

Apres tout au décès de sa femme ne lui avait-il pas imposé une jeune et jolie belle maman, experte en maniement d’ Amex et Visa ?

Nous avions gardé le contact lui et moi durant les années qui suivirent la fin de ma liaison avec sa fille et mon remplacement par d’autres compagnons de jeu.

Il me disait souvent que j’étais le seul à avoir accepté son verre et sa discussion lors de notre première rencontre et je sais qu’il aurait bien voulu m’avoir comme gendre à la place du « crétin à chemise à carreaux même pas foutu de me faire un petit fils », mais il ne m’en tenait pas rigueur et chacun de nos dîners  très arrosé était prétexte à sarcasme sur sa jeune femme dépensière et son beau fils envieux de ses voitures de sport.      

 

Dix ans plus tard en pénétrant en retard sur le parking du crématorium  et en me glissant entre deux Continental GT jouxtant moult autres engins ostentatoires , je me disais que vu les circonstances,  le gratin en plus d’être dans  le four  aujourd’hui se trouvait dans l’assemblée.

 

Et je ne fut pas déçus, il y avait tellement de maçons qu’on se serait cru dans les allées de Batibouw, quelques anciens ministres prenaient un air affecté de circonstance.

Avec tous les carrés Hermes dans la salle j’aurais pus confectionner la plus chère mongolfière jamais produite, pas de doute je faisais tache.

Ma délivrance vint de la main de sa fille qui me happa vers elle,  sortie de nulle part et qui prouva aux autres que finalement je n’étais pas si inconnu que ça si j’étais étreint si gentiment.  

Elle ne me quitta heureusement pas jusqu'à mon départ bien plus tard, je crois qu’elle cherchait juste un peu de vie dans toute cette journée et le fait que j’appartenais à un passé ou son père était vivant et que nous déjeunions ensemble à trois , elle à mes cotés sur ce sempiternel banc glacé (moins avec des vêtements  remarquez).

Elle avait divorcé et était seule pour le moment .

L'annonce de son célibat, sa robe noire et son décolleté ne faisait rien pour arranger le fait qu’une femme triste m’excite toujours , je me concentrais donc sur le vin qu’il avait pris la peine de choisir pour cette occasion si spéciale et manifestement anticipée : un  Château Pétrus 1978 (qui se marie pas si mal avec le triangle « patté confiture d’oignon » si vous voulez mon avis).

En regardant la bouteille , une goutte avait coulé sur la nappe en papier laissant une auréole rouge comme le bord des yeux de sa fille qui me tenait le bras , cramponnée à sa bouée du passé.

Je resservis nos verres , décidant qu’être bourré avec  un vin hors de prix à ses funérailles serait mon dernier hommage à Harold .

 

 

 

12:11 Écrit par Barbidur | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |